Edouard Braine, consul général à Londres, tétraplégique depuis neuf ans suite à une chute de cheval

« La Grande-Bretagne a cinquante ans d’avance sur la France en matière d’ingénierie sociale ! » Edouard Braine, notre consul général n’avait pas mâché ses mots lorsque le sujet du handicap était venu sur la table, lors du séminaire UFE Corporate du 20 octobre 2011 à Ashford (lire : « Conférence UFE Corporate (5) : Tous égaux devant l’emploi au Royaume-Uni » du 19 novembre 2011).

Quelques jours plus tard, le consul transformait opportunément la mise en service d’un ascenseur au consulat de Londres en une journée événementielle sur le thème du handicap.

Un colloque fut d’abord organisé, ce 8 novembre, dans le but de s’inspirer des bonnes pratiques britanniques réunissant une trentaine de personnalités et de journalistes, puis ce fut l’inauguration très officielle de l’ascenseur en faveur… de toute personne en peine avec des marches d’escaliers. Bernard Emié, ambassadeur de France, tenait le ruban tricolore coupé par Julie Mills, maire du Royal Borough of Kensington and Chelsea, elle-même accompagnée d’un aréopage de collaborateurs. Tous ces officiels réunis en grande pompe devant un ascenseur, la scène avait un caractère surréaliste, c’était bien l’intention du consul de donner force de symbole à un outil si banal et si évident qu’il a fallu attendre 2011 et l’arrivée d’un homme tétraplégique à la tête du consulat.

Ensuite, la journée s’acheva par un concert admirable, associé à une vente aux enchères au profit de jeunes socialement défavorisés, mais physiquement valides (lire : « Notre consul Edouard Braine vous donne rendez-vous au concert «Beyond difference – Musique en Selle», le 8 novembre 2011 » du 24 octobre 2011).

Le jour du colloque, le film « Intouchables » avait déjà dépassé deux millions d’entrées pour sa première semaine d’exploitation. Une situation fortuite qui donnait encore plus d’écho au discours d’Edouard Braine. A propos du titre même du film, il explique dans les colonnes de Valeurs Actuelles, que « ce refus du mot handicapé, qui singularise, stigmatise et marginalise socialement les victimes est le premier succès de ce plaidoyer en faveur de l’acceptation de la normalité. »

L’esprit singulier du sociologue Théodore Zeldin nous a offert d’une vision alternative de la normalité en postulant que « nous sommes tous handicapés. Chacun d’entre nous a ses faiblesses et celui qui n’en a pas conscience est le plus handicapé de tous ! » Les participants au séminaire d’Ashford se souviennent de la liberté de ton et de pensée du personnage (lire : « Conférence UFE Corporate (3) : Théodore Zeldin, l’Anglais qui adore la France » du 26 octobre 2011).

Au-delà des questions morales et éthiques, les intervenants furent toujours très pragmatiques. L’enjeu porte essentiellement sur l’accessibilité, parce que la ville fait figure de milieu hostile, surtout en France. Depuis la loi de 2005, il est vrai qu’on observe de plus en plus de rampes d’accès ou de sanitaires adaptés. Mais ce n’est pas suffisant, car le diable se cache dans les détails. Et puis, il n’y pas que les fauteuils roulants : 80% des handicaps sont invisibles, nous disent les études.  Comment l’environnement social français peut-il se rendre plus accueillant et donner simplement envie de sortir de chez soi pour le travail, les loisirs ou les démarches courantes ?

Londres vit déjà à l’heure des Jeux Olympiques et l’acclimatation de la ville aux personnes à mobilité réduite sera encore renforcée en guise de vitrine mondiale, d’où la présence à la réunion de Sir Philip Craven, président du comité paralympique international, et Gérard Masson, président de la fédération française handisport et chef de la délégation française Londres 2012. Il a notamment été question de l’accessibilité exemplaire du métro de Londres.

Hervé Mariton, député UMP de la Drôme et maire de Crest, devant l'ascenseur du consulat de Londres, prêt à être inauguré

Une réalisation qui a retenu toute l’attention d’Hervé Mariton, député UMP de la Drôme et maire de Crest qui a fait tout spécialement le déplacement au consulat puisqu’il est d’une vigilance particulière en faveur de ses concitoyens physiquement diminués. Il a ainsi posé, le 4 octobre dernier, une question écrite au ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale pour s’indigner de l’impossibilité pour les personnes handicapées de cumuler l’allocation aux adultes handicapés (AAH) avec une pension de réversion en cas de perte du conjoint (question n°119041 toujours en attente de réponse).

Hervé Mariton rentrera en France en ayant également pris acte du succès outre-Manche du programme Motability, brillamment exposé par Christophe Desplace. Motability aide plus d’un demi-million de britanniques en situation de handicap à se déplacer individuellement, en finançant  leur automobile aménagée (ou bien un scooter, un fauteuil…). Par ailleurs, les parents d’enfants handicapés moteur de plus de trois ans bénéficient également d’une voiture entièrement financée.

Personnellement, j’emporterai de cette journée instructive le délicieux souvenir de ma rencontre avec Diane Szynkier, venue communiquer sur le réseau Hevah (Hautes Etudes et Vie Active avec un Handicap) qu’elle anime bénévolement. Réunissant plus d’une centaine de cadres supérieurs en situation de handicap (et d’étudiants en cursus supérieur), Hevah organise des rencontres et des échanges sur des thématiques professionnelles (Reseau Hevah octobre 2011 – fichier pdf). Les témoignages de ces cadres d’entreprises qui réussissent à concilier autorité et dépendance, déplacements internationaux et mobilité réduite ou encore compétition et regards condescendants sont le meilleur élixir de vie pour ceux que la vie a soudainement brisé physiquement et moralement.

Qui peut se prétendre à l’abri d’un coup du sort ? Seulement 15% des personnes handicapées le sont de naissance ou avant l’âge de 16 ans (Source Agefiph). Faut-il être personnellement affecté pour changer de regard et s’investir ?

L’action entreprise par Edouard pour aider la France à prendre conscience de son retard en matière d’infrastructures signifie bien que nos mentalités sont rétrogrades vis à vis des « Zandikapés », comme le dit notre consul aimant tant manier l’arme de l’humour. Pour le moins, il est parvenu à mettre en lumière un sujet « politiquement orphelin » en faisant un tabac médiatique : 10 minutes sur RTL avec Yves Calvi, les journaux Télévisés de France 2 et France 3 en prime time, un reportage sur M6 dans l’émission 66 minutes…

A ce propos, je vous encourage à lire son superbe texte publié dans Valeurs Actuelles qui lui a demandé son avis sur le film « Intouchables ». Sachez qu’Edouard avait lu « Le deuxième souffle », livre qui a inspiré le film dont il a rencontré l’auteur Philippe Pozzo di Borgo, à plusieurs reprises, au centre de rééducation de Kerpape près de Lorient où « nous avons tenté de réapprendre à vivre dans un corps brisé, à nous acclimater à notre condition de tétraplégique », dit-il. (lien vers l’article « Intouchables » est un plaidoyer pour l’acceptation de la normalité du handicap).

Dans ce combat, comme dans bien d’autres dès qu’il est question d’alléger un peu le fardeau de son prochain, Edouard Braine me fait penser à ces seigneurs de la Renaissance, érudits et humanistes, qui faisaient de l’Homme la mesure de toutes choses pour faire émerger un nouvel ordre, en invitant les plus beaux esprits et en puisant dans leurs fonds propres avec une discrétion proche de la désinvolture. J’avais envie d’évoquer ce petit détail.

Lire aussi : « Handicap : s’inspirer les bonnes pratiques britanniques » de Simon Gleize, Le Petit Journal du 9 novembre 2011